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Gaelle:
Bonjour à toutes et bonjour à tous! Bienvenue dans ce nouvel épisode de Languatalk Slow French. Aujourd'hui, nous sommes dans la deuxième partie de notre interview avec Baptiste. Si vous avez écouté la dernière fois, Baptiste nous a parlé de son travail de journaliste quand il travaillait dans une chaîne d'information continue et des conditions de travail très difficiles, et nous nous étions quittés avec cette idée que les choses doivent changer. Donc Baptiste maintenant va nous expliquer quelles sont ces nouvelles solutions et quel est le nouveau média que lui a créé. À toi Baptiste.
Baptiste:
Eh bien, j'ai créé un média qui s'appelle "Territoires audacieux" et qui repose sur ce qu'on appelle nous, le journalisme de solutions ou "solution journalisme" en anglais, qui est un mot difficile en français à expliquer. Mais qui correspond à ce qu'on appelle du journalisme positif. L'idée, c'est de montrer ce qui fonctionne pour pouvoir donner aux gens envie d'agir.
Gaelle:
Parce que juste pour rappel, pour les gens qui ont écouté le premier épisode de notre interview, tu nous expliquais que c'était très difficile parce que dans le journalisme classique, les journalistes viennent voir les gens quand il y a un problème, quand il y a.. Quand quelque chose ne va pas. Et que ça, psychologiquement déjà, c'était dur pour toi en tant que journaliste. Et que peut-être aussi les gens critiquaient, les gens disaient "oui, vous ne venez pas nous voir quand on vous appelle pour donner des choses positives. Vous venez seulement quand il y a des choses négatives".
Baptiste:
Effectivement. Et surtout si on fait une enquête dans la rue, on va trouver très très facilement des personnes qui vont nous dire: "Moi, je ne lis plus les journaux parce que c'est trop négatif. Parce que, en fait, vous [ne] parlez que des petits problèmes et des..." Et de ce que nous, en français, on appelle "les trains qui n'arrivent pas à l'heure". Et en fait, moi, j'aime bien cette analogie. Les trains, il y en a neuf sur dix qui arrivent à l'heure. Mais on va toujours parler de celui qui n'arrive pas à l'heure. Et faire du journalisme de solutions, c'est pas dire qu'il y a neuf trains sur dix qui arrivent à l'heure. C'est de montrer comment on fait pour que ces neuf trains sur dix arrivent à l'heure. Et quelles sont ces choses qui marchent et qui sont souvent invisibles parce qu'elles fonctionnent.
Gaelle:
Quand tout va bien, on ne parle pas des choses. C'est quand les choses vont mal qu'on se dit: "Oh tiens, il y a un problème".
Baptiste:
Exactement, exactement. Et ce n'est pas facile de parler du positif. Parce que derrière, au début, ce que les gens disent quand ils nous disent: "j'ai envie de lire du journalisme positif", etc... Au fond, on est tous un peu attirés par ce qui marche moyen ou pas trop. Et c'est quelque chose que l'on s'avoue assez peu.
Gaelle:
Oui, tu veux dire que les gens en fait, psychologiquement, on le sait, en fait, les gens aiment les choses un peu dramatiques, un peu sensationnelles, mais on n'ose pas -we don't dare- on n'ose pas le dire. Parce que ce n'est pas très glorieux. Ce n'est pas très positif de dire ça.
Baptiste:
Exactement. Et pourtant, moi je crois très sincèrement... Parce qu'on a aussi un problème avec les autres journalistes qui font le métier que je faisais avant, qui nous disent: "si tu fais du journalisme de solutions, du journalisme positif, tu ne fais pas ton métier de journaliste". Notamment parce qu'en école de journalisme, on apprend une citation qui est peut-être la citation journalistique la plus célèbre qui est: "Mettre la plume dans la plaie". C'est Albert Londres qui dit ça. Et le prix le plus chouette à obtenir quand on est journaliste, c'est le prix Albert Londres justement.
Gaelle:
So "mettre la plume dans la plaie". La plume, littéralement, c'est "the feather", mais c'est quand on écrivait en fait, so the ancestors of the pen. Et "la plaie", c'est "the wound". So to put the pen in the wound, inside the wound. D'accord. Oui. Donc en fait, il faut parler des choses qui font mal.
Baptiste:
Il faut enquêter et je suis d'accord. Et dans le monde dans lequel on vit, il y a énormément besoin d'enquêter, de montrer les choses.
Gaelle:
Donc enquêter, c'est un mot important, it's "to investigate". Et "une enquête" = an investigation. Oui, il faut montrer les problèmes pour que les personnes politiques prennent leurs responsabilités par exemple, ou qu'une personne qui a agressé, attaqué aussi prenne ses responsabilités.
Baptiste:
Et c'est pour ça qu'on dit que la presse est ce qu'on appelle un contre-pouvoir, c'est à dire qu'elle est là aussi pour pouvoir venir...
Gaelle:
Équilibrer les pouvoirs.
Baptiste:
Oui équilibrer, c'est le bon terme. Et venir dire: ben en fait, nous on a été sur le terrain et on a observé que c'est pas vraiment ce qu'on raconte. Ou on vous a dit que ça marchait, ça ne marche pas. Ou l'inverse.
Gaelle:
Oui, donc le journaliste a ce travail, effectivement, et c'est très important d'avoir un journalisme libre, indépendant pour justement équilibrer, contrebalancer -to counter balance-, le pouvoir politique par exemple, judiciaire, tout ça,... Mais en même temps, du coup, on ne se concentre que sur les problèmes. Et toi, ton idée, c'est de dire il y a aussi beaucoup de choses qui fonctionnent et comment les gens font pour que ça fonctionne.
Baptiste:
Exactement. Moi je pense que si on ne fait que notre travail premier de critiquer, alors on laisse nos lecteurs dans un espèce de flou, on les laisse finalement à dire toujours: "ben vous voyez, ça, ça ne marche pas et débrouillez vous". Alors qu'en fait, le journalisme de solutions, il vient compléter la panoplie du journaliste. Il vient dire une fois que j'ai critiqué ou une fois que j'ai montré que quelque chose ne fonctionnait pas, est-ce que je ne peux pas aussi proposer? Aller voir parmi tout ce qui se fait, ce qui répond à ce problème? Et donc c'est aussi pour ça qu'on appelle ça du journalisme constructif. C'est l'idée de ne pas laisser le lecteur face à sa frustration d'un monde qui est parfois très complexe et qui ne va pas bien.
Gaelle:
Oui, parce qu'en plus, si vous perdez les lecteurs, si vous perdez votre auditoire, les gens n'écoutent plus la radio, ne regarde plus la télé, ne lisent plus le journal parce que c'est trop déprimant. Alors aussi, vous perdez en fait votre impact, votre pouvoir d'information. Donc il faut revenir vers le public.
Baptiste:
Et puis on a un rôle dans la démocratie qui est celui de mettre en mouvement les citoyens. Et en leur proposant des idées, on va plutôt les pousser à agir, à s'engager, à prendre du temps pour aller voir des associations, pour donner de l'argent dans des causes qui sont les leurs, pour défendre des idées. Parce que finalement, quand on reçoit trop de contenu négatif, on n'a pas envie de s'engager derrière un projet négatif. Or, en fait, quand on propose des choses positives, ça permet de nourrir une réflexion qui est celle d'un citoyen qui va pouvoir se dire: "ah ben tiens, ce projet là, il me donne envie de construire la société de demain à partir de ça".
Gaelle:
Bien sûr, bien sûr, et c'est beaucoup plus positif et constructif, (comme tu as dit, du journalisme constructif). Et donc si on reprend ton journal qui s'appelle donc...
Baptiste:
Territoires audacieux.
Gaelle:
Territoires audacieux, so Audacious Territories. Est-ce que tu peux nous dire depuis combien de temps il existe? Quelle est ton équipe? Est-ce que tu es tout seul? Et concrètement dans quelle région vous travaillez?
Baptiste:
On est dans la 10ᵉ année de ce projet. Même si au début on était moins sur les territoires, que de manière générale sur le journalisme de solutions. Ça fait six ans qu'on est vraiment concentré sur les initiatives, de ce qu'on appelle en France "les collectivités publiques", c'est à dire les mairies, les départements et les régions. Donc l'échelle locale du pouvoir politique. Et on travaille sur toute la France, en allant dans toutes les.. dans toutes ces villes, chercher des initiatives qui sont positives et qui fonctionnent bien. Et nos lecteurs, ce sont des personnes qui sont élues dans les autres villes et qui viennent chercher des projets à développer sur leur territoire.
Gaelle:
Donc quand tu dis des personnes élues, c'est par exemple des maires et des mairesses. Donc des personnes qui ont été élus, mais au niveau local. Donc pas... On ne parle pas des ministres, du premier [ministre], du président, ... Mais on est vraiment dans les plus petits territoires, là où c'est concret, là où c'est vraiment sur place, sur le terrain, comme tu dis. Qu'est ce qu'on peut faire?
Baptiste:
Oui, c'est ça. Parce que, en France, on a un fonctionnement où l'État national, il donne une ligne politique et il va impulser des dynamiques. Mais les vrais projets ils sont menés par les collectivités territoriales, donc les les mairies.
Gaelle:
Donc tu disais ton lectorat, les personnes qui te lisent, sont - enfin, qui VOUS lisent - sont donc les personnes élues. Donc par exemple les maires, pour faire simple. Est-ce que ce journal du coup est payant? Quel est le format?
Baptiste:
Alors on a beaucoup de questions dans cette.. sur ce point. Mais on est un journal avec une newsletter gratuite et où notre base de données est payante. C'est à dire celui qui veut faire une recherche, parmi tous les articles qu'on a pu faire depuis six ans, il est obligé de payer pour pouvoir le faire. Parce qu'on croit vraiment qu'un média, s'il est totalement gratuit, il ne va pas être libre. Il va dépendre de la publicité. Et donc je vais devoir me faire payer par telle ou telle entreprise qui voudrait que je fasse la pub. Ou tel territoire qui voudrait que je fasse la pub de son initiative vraiment géniale, mais en fait, il aurait payé pour que je dise que c'est vraiment génial.
Gaelle:
Oui, donc en fait, le format, le modèle des journaux gratuits est très problématique parce qu'il pose vraiment la question de l'indépendance journalistique de ce que vous dites, alors que vous, vous faites le choix de faire en partie gratuit et en partie payant pour garder votre indépendance.
Baptiste:
Voilà. Et puis après, on mène des projets à côté qui permettent de venir nourrir le modèle économique parce qu'aujourd'hui on n'a pas assez d'abonnements.
Gaelle:
Abonnement = subscription Il n'y a pas assez de personnes qui payent pour lire.
Baptiste:
Exactement. Parce qu'on a, dans dans le monde dans lequel on vit, beaucoup de solutions gratuites pour lire des médias. Et donc on a peu l'habitude de payer pour lire de la presse, malheureusement. Et donc on a encore besoin de convaincre qu'une information de qualité passe par une information payante.
Gaelle:
Alors qu'en fait,... Mais c'est vrai! On est habitué aux choses gratuites, et c'est vrai dans beaucoup, beaucoup de domaines. Sauf que quand c'est gratuit, you are the data, you are used. Et donc oui, forcément, on perd une indépendance, on perd des choses comme ça. Donc vous... C'est normal en fait. Un travail de qualité est un travail qui est payé, ça ne peut pas être fait autrement.
Baptiste:
En France, on dit "quand c'est gratuit, c'est que c'est toi le produit".
Gaelle:
C'est ça. "Quand c'est gratuit, c'est toi le produit". Exactement. Et donc, qui travaille dans ton journal? Est-ce que vous êtes nombreux?
Baptiste:
On est trois.
Gaelle:
D'accord.
Baptiste:
Donc on est une petite équipe. Mais ce qui est déjà une réussite dans le monde des médias indépendants ou libres comme on est, c'est d'être encore là six ans ou dix ans après. Parce qu'en fait, la plupart de celles et ceux qui ont monté des projets en même temps que nous ne sont plus là. Parce que c'est très, très difficile de trouver un modèle économique.
Gaelle:
Il y a beaucoup de gens qui essayent, qui ont cette volonté, qui ont des bonnes idées, mais après, d'être financièrement OK et de pouvoir continuer, ça, c'est vraiment la difficulté. Donc oui, bravo d'être dix ans dans le jeu et de continuer à être là. Ça veut dire que vous avez trouvé un modèle économique qui fonctionne et un lectorat, des gens qui veulent lire et qui sont intéressés par ce journalisme de solutions. Et est-ce que tu pourrais nous donner rapidement un exemple d'enquête que vous avez faite récemment? Oui, une initiatives de solutions.
Baptiste:
Alors, je vais prendre une initiative qu'on utilise très souvent pour expliquer ce que l'on fait. Il y a une petite commune du sud de la France...
Gaelle:
(Commune, ça veut dire une petite ville.)
Baptiste:
...Une petite ville du sud de la France, qui voulait que les élèves de sa cantine mangent des aliments bio et locaux. C'est à dire qu'ils ne viennent pas de loin. Sauf que comme ils sont dans le sud de la France et qu'il y a beaucoup de tourisme, eh bien il n'y a pas d'agriculteurs près de chez eux. Parce que toutes les terres sont vendues pour faire des maisons, etc. Et donc ils ne trouvaient pas assez d'agriculteurs pour pouvoir acheter des fruits et des légumes toute l'année.
Gaelle:
Pour les enfants de la cantine de l'école.
Baptiste:
Exactement. Et donc ils ont décidé finalement qu'ils allaient eux-mêmes produire ces légumes et ces fruits pour les élèves de la cantine, mais aussi pour les personnes âgées de la maison de retraite. Et donc ils ont employé une personne, puis deux, puis trois, pour pouvoir, sur un terrain de la commune, fabriquer une ferme en fait, et qui leur permet aujourd'hui de fournir 100 % des légumes, des fruits. Mais aussi maintenant les œufs et je ne sais plus, ... Enfin, il y a plein de choses qui sont fournies par cette ferme municipale. Et du coup, ben le circuit est très court. Ça fait moins de pollution pour amener les fruits et légumes. Ça a permis aux cuisiniers de se réapproprier leur métier. Parce qu'au lieu d'avoir des choses toutes faites à juste faire cuire, ben ils réfléchissent avec la personne de la ferme sur: "Mais au fait, c'est quoi le légume de saison? Comment on va le cuisiner? En quelle quantité je vais en avoir?" Etc etc. Puis ils ont des périodes où ils en ont trop, des périodes où ils en ont pas assez, donc ils font des conserves pour pouvoir après les servir plus tard. Etc. Etc. Et ça, c'est un bel exemple finalement, de pouvoir dépasser un problème qui était celui de : on a besoin que nos enfants mangent mieux, mais on n'a pas trop d'agriculteurs qui sont chez nous. Et avec en plus une solution qui coûte moins cher finalement à la commune aujourd'hui.
Gaelle:
Et donc vous, vous avez écrit un article là dessus qui ensuite peut inspirer d'autres villes, d'autres communes dans la France entière? Incroyable! Alors je vois le temps, Il va falloir que nous nous arrêtions. Cette interview était extrêmement intéressante. Donc, nous étions dans la deuxième partie de cette interview avec Baptiste, où nous avons parlé en fait du journalisme de solutions et donc de son journal qu'il a créé. Si vous n'avez pas écouté la première partie, je vous encourage vraiment à le faire, où là, nous parlions des problèmes qui existent dans le journalisme et notamment le journalisme de l'information en continu. Merci beaucoup Baptiste.
Baptiste:
Avec grand plaisir. Merci à toi Gaelle.
Gaelle:
Et merci à vous les auditeurs de nous avoir écoutés. Je vous souhaite une très bonne journée et je vous dis à bientôt. Au revoir.